Dans le monde pré Covid, on estimait à 30% le nombre de salariés qui souffraient d’ennui au travail. Mise au placard, surqualification ou tout simplement mauvaise structuration des postes, nombreuses sont les raisons qui peuvent expliquer cette situation. Mais la mise en œuvre du télétravail permet de faire la lumière sur ce phénomène. Décryptage.

Qu’est-ce que l’ennui au travail ou bore out ?

Dans notre société, performance et productivité sont valorisées. Il est donc bien vu de paraitre impliqué à 100% dans son travail, de multiplier les heures et les prises d’initiatives pour donner le meilleur de soi-même. Pas surprenant, donc, qu’un cadre sur 2, affirme avoir ressenti les symptômes d’un burn out ou épuisement professionnel.

Mais, étonnement, parallèlement au burn out, existe un autre phénomène, le bore out ou ennui au travail. Cela signifie que le salarié n’a pas assez de tâches à effectuer au bureau, pendant plusieurs heures ou même parfois pendant l’intégralité de ses horaires.

Être payé à ne rien faire en somme. Le rêve, me dites-vous ?

Métier de rêve ou dévalorisation du travail

En réalité, occuper un poste où il n’y a rien à faire peut vite devenir un supplice.

En effet, passées les premières semaines de liberté, le salarié réalise vite que le manque de stimulation intellectuelle est dévalorisant, et que son travail, constituante importante de son identité est en réalité une coquille vide.

Cette situation mène également à une grande solitude car il est souvent extrêmement difficile de se confier à ses collègues sur ce sujet. En effet, chacun, doit faire mine de paraître très occupé pour justifier son poste. Le sujet demeure donc tabou.

Pourtant l’ennui au travail est bien plus fréquent qu’on ne le pense en entreprise. Christian Bourion, professeur d’économie et auteur du livre Le Bore Out au Travail, estime qu’entre 30 et 45% des salariés français (du public comme du privé) seraient concernés de près ou de loin par le syndrome de l’ennui au travail.

Cela signifie que derrière le titre important de leur poste, plus d’1/3 des salariés ont un job constitué en réalité des différentes missions que voici :

  1. Respecter les horaires
  2. Élaborer diverses stratégies pour faire semblant de travailler (couvrir son bureau de dossiers, avoir toujours un fichier de travail ouvert sur l’écran de l’ordinateur…)
  3. S’occuper pour ne pas mourir d’ennui (le grand succès des blogs et des podcasts s’expliquent probablement par le grand nombre de salariés en attente dans les bureaux lorsqu’il n’y a rien à faire.)

L’ennui au travail, une aberration structurelle

Pour David Graeber, anthropologue américain et auteur d’un article qui, en 2013, fit couler beaucoup d’encre « On the phenomeon of Bullshits jobs »,  le phénomène d’ennui au travail serait lié à la structure des entreprises et des organisations modernes.

En effet, plus ils sont complexes, plus les projets se divisent en une multitude de tâches, plus les procédures sont lourdes et moins les employés ont de réelle visibilité sur la finalité de leur travail. C’est là qu’apparaissent alors ce qu’il appelle les bullshits jobs, des emplois totalement inutiles, voir néfastes ou vide de sens.

D’autres raisons expliquent cette absence d’activité : employés surnuméraires, poste utile à un moment mais plus aujourd’hui, mise au placard… Des moments d’inactivité qui coûtent cher aux entreprises. Aux États-Unis par exemple, une étude de la Harvard Business School estime les pertes à près de 100 milliards de dollars par an. Une tendance commune à la plupart des pays développés.

Pour David Graber, ces emplois n’ont pas une vocation économique, mais politique : permettre au modèle de société basée sur le travail de continuer à exister, alors qu’en réalité l’économie pourrait tenir si une minorité de salariés travaillaient à temps plein ou si nous travaillions tous 2 heures dans la journée. Une thèse révolutionnaire, dont la conclusion est l’instauration d’un revenu de base universel. On paye les gens à ne rien faire, mais sans leur demander de faire semblant de travailler.

Le confinement et le télétravail mis en place ont eu le mérite de révéler l’inutilité de plusieurs de ces emplois et au contraire de mettre en avant les missions réellement nécessaires pour la collectivité.

Missions utiles à la collectivité, télétravail

Les bullshits jobs à l’ère du télétravail

Le télétravail a ceci de magique, qu’il sort votre emploi de son décor habituel.  Il écarte donc toutes les tâches secondaires (réunions, mondanités entre collègues…) et permet de faire la lumière sur ce qu’est véritablement votre job. Ce que vous avez réellement à faire. Combien de temps cela vous prend-il ?

J’ai posé la question autour de moi, à des salariés du privé qui sont en télétravail depuis près d’un an. (Leur entreprise pense même fermer leurs immenses locaux et basculer en total remote). Au départ, ils étaient plutôt frileux à l’idée de dévoiler la vérité. Mais le constat est sans appel, en réalité, leur job à plein temps peut tout à fait s’exercer en restant disponible quelques heures dans la journée. Le reste du temps, qui était passé à papoter entre collègues, à attendre des réponses de mails, est donc devenu du temps libre pour eux. Et ceci, pour une rentabilité égale.

Bien sûr, cette situation n’est pas la même dans toutes les industries ni pour tous les postes. Et la révélation d’un emploi vide de sens peut sans doute conduire une entreprise en difficulté financière à licencier du personnel jugé inutile.

À long terme, le télétravail va probablement être le révélateur de certains dysfonctionnements et permettre de réévaluer le temps de travail des salariés.

Des évolutions qui, on l’espère, transformeront le monde du travail, pour que soit revalorisé le temps de vie, à l’inverse du profit et des apparences.